Au regard des situations familiales complexes, les parents sont souvent préoccupés par des problématiques existentielles (logement, nourriture, travail ...) et ne sont pas autant disponibles pour leurs enfants autant qu’ils le souhaiteraient.
De plus, à leur arrivée à l’école, nous remarquons qu’un certain nombre de familles ont une appréhension de tout ce qui a trait à l’écrit et ne se sentent pas légitimes dans la classe, à l’école, pour fréquenter la bibliothèque, acheter des livres… Cela est lié à plusieurs facteurs : parcours scolaires difficiles, méconnaissance du français, place de l’enseignant. Les familles pensent souvent que l’enseignant sait mieux faire et préfèrent déléguer par peur de mal faire.
Afin de réduire les inégalités scolaires, notamment celles liées à la maîtrise des compétences langagières, nous savons tous que l’école ne suffit pas. L’idée est de mobiliser l’axe de la co-éducation et construire une alliance éducative.
Pendant l’année scolaire 2022/2023, les enseignantes ont réfléchi à un projet qui permettrait à chaque parent de pouvoir lire tous les soirs avec son enfant. Pour cela, nous avons souhaité créer une routine quotidienne en cherchant à lever les contraintes de la langue, en facilitant l’accès au livre et en cherchant une solution qui leur permettrait de s’engager facilement.
C’est ainsi qu’est né le projet « Chaque soir, une histoire ».
« De nombreuses études montrent l’importance de la lecture adulte-enfant et des conduites verbales qu’elle favorise. Le fait de regarder des livres avec un parent ou un adulte familier est positivement corrélé aux habiletés langagières de l’enfant » Bus,van IJzendoorn, & Pellegrini, 1995 ; Scarborough & Dobrich, 1994.
Témoignage des enseignantes
Le contexte de l’école
En 2024, sur les 3 classes accueillant des tout petits : 23 % des familles étaient en situation très précaire (pas de logements fixes et /ou pas de revenus).
Voici un aperçu des parents face à la langue française et à la lecture (en 2024) :

Liste des langues parlées par les familles : malenké, soussou, anglais, portugais, somalien, shimaoré, français, bosnien, swahili, guéré, lingala, mongol, tigrigna, dioula, pachto, wolof, comorien, arabe, turc, tchétchène.
Le projet
Il s’agit de fournir à chaque famille un Bookinou et de leur laisser en prêt pour l’année.
Un Bookinou est une liseuse. Les histoires, enregistrées à partir de l’application « Bookinou », sont transférées sur une gommette (puce NFC) que l’on colle sur le livre correspondant. La gommette est ensuite associée à un Bookinou. L’histoire se déclenche quand la liseuse survole la gommette. On peut également transférer la même histoire sur plusieurs Bookinou. Chaque appareil peut contenir de nombreuses histoires.
L’emprunt des livres se fait en classe. L’objectif est que le Bookinou soit utilisé :
- le plus possible par l’enfant, qui peut l’utiliser seul.
- tous les jours pour une lecture adulte/enfant.
Il n’a pas de demande de caution, ni de remboursement si le Bookinou est abîmé.
Mais il est demandé aux parents de s’engager à prendre un temps chaque soir pour « écouter l’histoire avec leur enfant ». C’est un contrat oral.
La lecture partagée suscite l’attention des chercheurs et des acteurs éducatifs. Elle est considérée comme un médiateur des inégalités sociales dans l’acquisition des compétences langagières et, par conséquent, dans la réussite scolaire. (…) L’influence totale des origines sociales (avoir au moins un parent avec un diplôme de l’enseignement supérieur) sur le niveau en vocabulaire (coefficients standardisés de régression). Il s’agit d’un avantage important par rapport aux parents moins scolarisés qui montre que, parmi les enfants de 4 ans, on observe déjà de fortes inégalités de développement langagier. La deuxième colonne montre que ces inégalités se réduisent de manière conséquente lorsque les familles moins scolarisées lisent régulièrement avec leurs enfants. Cela indique que la fréquence de la lecture parentale représente un mécanisme qui contribue aux inégalités précoces de développement langagier. »
La lecture partagée : un levier pour réduire les inégalités scolaires ? L’évaluation par expérimentation aléatoire d’un dispositif dans des écoles maternelles., Carlo Barone, Denis Fougère, Clément Pin, 2019.
Une relation de confiance s’établit entre l’école et la famille. Il est demandé aux familles de signaler si un livre est abîmé, ou s’il y a un dysfonctionnement avec le Bookinou.
Compétences visées
Développer l’écoute, apprendre à parler, mémoriser.
Prendre plaisir avec un livre.
Développer le vocabulaire actif et passif.
Comprendre le rôle de l’écrit.
Ce projet d’inscrit dans les prescriptions institutionnelles, telles que le B.O. du 24 juin 2021, le précise :
- Le langage qu’ils entendent aide à l’apprentissage et joue un rôle fondamental dans les opérations de mémorisation.
- Communiquer avec les adultes et les autres enfants par le langage, en se faisant comprendre.
- Manifester de la curiosité par rapport à la compréhension et la production de l’écrit.
- Pouvoir redire les mots d’une phrase écrite après sa lecture par l’adulte, mes mots du titre connu ou d’un texte.
La mise en place du projet
Ce projet a démarré en septembre 2023. Au départ, 33 livres sont à emprunter dans chaque classe.

Les enseignants ont fait le choix de faire enregistrer les histoires par les élèves de CE2 de l’école élémentaire (un travail de préparation de lecture a été effectué par les enseignants de CE2), quelques histoires ont été enregistrées par des bénévoles de l’association « lire et faire lire » et quelques autres par des enseignants.
Chaque année, sont ajoutés quelques livres. À ce jour, il y a une boite de 40 livres à emprunter.
Il n’y a pas de jours fixes pour échanger son livre, afin que chaque famille puisse le garder et s’approprier l’histoire le temps voulu. Mais les enseignantes restent vigilantes pour que les livres soient changés régulièrement. Lorsqu’un livre revient, elles s’assurent que le parent reparte avec un autre livre. L’école ne revoit pas les Bookinou pendant l’année, sauf s’ils sont rapportés pour un dysfonctionnement.
Tout le monde semble d’accord sur le fait que les enfants se mettent à parler parce qu’on leur parle. Nous n’avons pas pour autant pu imaginer que les enfants puissent se mettre à lire parce qu’on leur lit. (…)
D.Rateau - Les tout-petits peuvent-ils lire avant d’avoir appris à lire ? Dans Les tout petits et les livres - Spirale 2001/4 (N°20), p.15 à 20
Un projet récompensé
La société Bookinou a découvert « Chaque soir une histoire » lors du congrès de l’AGEEM à St Brieuc en juin 2024 où était présenté le projet dans une exposition. Il a ensuite été récompensé avec la Ville de Rennes, en recevant le prix national AFINEF lors du Salon Educatech 2024.
Un projet qui continue à évoluer
En langues étrangères
Afin de continuer à valoriser les langues maternelles, des parents ont enregistré certaines histoires dans leurs langues maternelles. L’enregistrement se fait avec l’enseignant et c’est un moment riche culturellement. Les livres empruntés ont 2 gommettes : une en français, l’autre dans une seconde langue.
Sac à histoire
3 livres sont accompagnés de marottes, réalisées par les parents dans le cadre d’un atelier couture pour les parents.
Témoignages de parents
Le bilan
Les Bookinou sont repartis dans les familles, en septembre 2025, pour la 3ᵉ année.

Au niveau matériel (après 2 ans et demi de fonctionnement) :
Les 60 Bookinou sont toujours en fonction !
Sur les 90 livres de départ, 3 livres ont été très abîmés et 4 livres ont disparu.
Au niveau pédagogique :
Il y a plus d’enfants qui viennent prendre des livres tout seul dans la bibliothèque de la classe.
De plus en plus d’enfants utilisent le Bookinou de la classe tout seul.
Des parents qui semblaient peu présents viennent régulièrement faire des échanges de livre.
De plus en plus d’enfants arrivent à raconter des histoires, notamment des histoires empruntées avec les Bookinou
Les élèves des classes participantes, dont les aînés ont pu bénéficier du Bookinou, à la maison, les années précédentes, sont plus attentifs et intéressés lors des histoires lues en classe.
Les élèves et les enseignants de CE2 qui ont enregistré les histoires étaient impliqués et ravis de l’expérience. Il y a eu des déblocages de la lecture pour certains.
Cette année, les compétences langagières des élèves sont plus développées (mais il n’y a pas eu d’études montrant le lien).
En conclusion, une relation de confiance s’est établie entre l’école et la famille. Le rapport aux livres a changé. L’espoir est de voir une amélioration des compétences de production d’écrit des élèves en MS et GS, mais également une amélioration dans la compréhension des textes.
Un projet initié et mené par Meghann Bellego et Stéphanie Rault, enseignantes de maternelle, et accompagné par Philippe Coston, CPD numérique