S’inspirer

Un conte pour écrire, un conte pour penser L’intelligence artificielle au service de la production d’écrits

Publié le
par Prim46

Des élèves de CM2, des artistes et des intelligences artificielles, ensemble pour créer une œuvre littéraire.

Genèse

À l’origine du projet : LUNAIRE, un spectacle magnifique proposé par la compagnie Brigand. Début décembre 2023, ce conte musical et illustré, inspiré du Japon médiéval, a envouté les élèves de l’école Louis Barrié de Figeac, dans le Lot. À l’issue du spectacle, les artistes, dans un échange animé avec les élèves, confient que ce conte a été coécrit avec un assistant bien particulier : ChatGPT, une intelligence artificielle, générative de texte. De là est née une réflexion d’ordre philosophique. Les artistes ont-elles triché ? Ce spectacle est-il une arnaque ? Non. L’intelligence artificielle (IA) a été mise au service de la création artistique. Elle a été vectrice d’imagination, permettant de transcender le texte pour l’étayer d’instruments, de voix parlées et chantées et d’illustrations somptueuses, tracées en direct par l’artiste, sur un paravent enduit de blanc de Meudon.

Atelier d’écriture

Le lendemain, les artistes sont revenues animer un atelier d’écriture dans la classe des CM2. L’objectif était de produire un nouveau conte collectivement, avec l’assistance de ChatGPT. Les comédiennes ont partagé avec les élèves leur secret de fabrication : avant d’interroger l’IA, il est nécessaire de borner l’histoire. Il faut créer une attente de résultat. À ce stade, personne ne sait où va mener ce travail.

Phase 1 : contextualiser le scénario

Où allait se dérouler le conte ? À quelle époque ? Qui en seraient les personnages ? De quoi allait-il parler ?

Après un remue-méninges intense, chaque élève a pu proposer les ingrédients du futur conte. Un vote a permis de dégager les éléments qui allaient devenir les fondations du projet d’écriture.

Tableau représentant le remue-méninges
Tableau représentant la synthèse du remue-méninges

Phase 2 : rédaction du premier prompt

Les élèves avaient déjà connu des expériences avec une IA générative de texte. Sans avoir particulièrement approfondi le sujet, ils savaient de quoi elle était capable.

Lorsque la classe a réussi à délimiter le cadre du conte, chaque élève, sur ardoise, a produit un « prompt » pour ChatGPT. Le prompt est le nom donné à un texte, rédigé pour une IA générative, afin qu’elle produise un résultat qui corresponde à la demande.

Cette production écrite est fondamentale pour les élèves. Elle a permis non seulement de créer la requête pour l’IA, mais surtout de permettre à chacun de se questionner sur l’objectif du travail. La commande passée à l’IA devait être précise pour pouvoir recueillir une production satisfaisante.

Ardoise 1 présentant la rédaction d'un prompt par un élève Ardoise 2 présentant la rédaction d'un prompt par un élève Ardoise 3 présentant la rédaction d'un prompt par un élève
Erreur d’exécution squelettes/modeles/album.html

Après une mise en commun, qui a aussi été l’objet d’une réflexion sur la langue, la classe a convenu d’un prompt collectif :

You : bonjour ChatGPT, peux-tu me produire un conte particulier qui se passe dans les années 10443 à MIAMI BEACH avec des Androïdes qui doivent se mettre à jour, mais l'humanité a disparue ? Merci
Capture d’écran du texte du premier prompt proposé par la classe

Sous les yeux amusés et curieux des élèves, l’IA s’est exécutée, à toute vitesse. Le texte était rédigé. ChatGPT avait même créé une héroïne : Aria, une androïde avec une intuition avancée. Elle et ses amis ont compris que son peuple courait à sa perte s’il n’obtenait pas une ultime mise à jour. Mais les humains avaient disparu…

Un autre prompt a suivi, dans la foulée, pour mettre en évidence la structure du conte. C’était une mauvaise piste. L’IA peut produire des quantités importantes d’écriture. Toutefois, si nous ne prenons pas le temps d’analyser ces productions, nous entrons dans une frénésie consumériste stérile. Le choix a donc été fait de rester sur le premier jet, tant qu’il n’avait pas été étudié en profondeur. Les ajustements doivent naitre d’un besoin commun et réfléchi, pas d’impulsions.

L’atelier d’écriture s’est terminé sur la première ébauche d’une couverture pour ce conte, générée, elle aussi, par une autre IA : BING IA, capable de créer des images à partir d’un texte. La classe a donc rédigé un nouveau prompt, dans lequel elle a collé l’intégralité du conte.

Les productions fournies par BING ont été époustouflantes. Elles seront étudiées et affinées ultérieurement, au regard du scénario du conte.

Exemple 1 d’illustration produite par les élèves grâce à l’IA
Exemple 2 d’illustration produite par les élèves grâce à l’IA
Exemple 3 d’illustration produite par les élèves grâce à l’IA
Erreur d’exécution squelettes/modeles/album.html

Phase 3 : lire et comprendre ce nouveau conte

Pendant plusieurs jours, les élèves ont travaillé autour de ce texte. L’enjeu était d’étudier la création que l’IA avait générée à partir du prompt collectif. Les élèves ont réalisé de nombreuses activités pour travailler la compréhension. Ils ont pris le temps de lire le texte, de comprendre le vocabulaire, plutôt sophistiqué, et les nombreux adjectifs, de répondre à des questions de compréhension explicites, mais aussi d’imaginer un titre, de créer un résumé… Le recours à l’IA est devenu progressivement assez naturel. Jamais elle n’a devancé la réflexion humaine. Lorsque les élèves se sont mis d’accord sur un titre, ils ont questionné à son tour ChatGPT. Les élèves, placés dans une posture qu’ils sont peu habitués à incarner, ont eu un regard très critique envers les propositions de ChatGPT. Tel titre était trop long, tel autre était hors sujet. Le travail de création était lancé : ces nombreux va-et-vient feront évoluer l’histoire, jusqu’à ce que la classe obtienne sa version définitive.

Phase 4 : prolongements

Le projet est à ce jour en cours de création. Il sera terminé avant mars 2024. La classe prévoit de retravailler plusieurs extraits, pour donner un peu plus de consistance au scénario, de choisir une fin, car le premier jet se termine en queue de poisson (on ne sait pas si les Androïdes parviennent à effectuer leur mise à jour vitale) et de rectifier quelques incohérences et imprécisions. Les élèves devront enfin réfléchir à la morale du conte, grande absente de la production de ChatGPT, mais qu’il faudra faire émerger pour correspondre au genre du conte.

Lorsque le texte sera terminé, les élèves apprendront à le lire à voix haute, ils l’enregistreront pour en avoir une version audio. Une version imprimée sera aussi offerte à chacun, ainsi qu’aux artistes de la compagnie Brigand.

Parallèlement à ce travail, afin de bien comprendre les enjeux du travail, des élèves produisent dans l’ENT une pancarte collaborative et un article sur le blog, pour partager cette aventure avec les familles.

Conclusion

Ce projet complexe poursuit de nombreux objectifs. D’abord des objectifs pédagogiques, mêlant écriture, lecture et compréhension ainsi que langage oral, mais aussi EMC (« Exercer son jugement, construire l’esprit critique » - programmes EMC cycle 3) et sciences et technologies. L’atelier d’écriture proposé par la compagnie Brigand fait par ailleurs partie du PEAC des élèves et a été inscrit dans ADAGE.

C’est l’occasion de réfléchir, de développer un esprit critique, par l’expérience, vis-à-vis des intelligences artificielles génératives, qui ont soudainement inondé nos sociétés fin 2022. Il convient d’en dégager les avantages, par le biais de la création et de la stimulation de l’imagination, mais aussi les limites. Une IA générative peut « halluciner » (selon un terme admis par la recherche) donner l’illusion d’être humaine, créer des fake news, polluer, utiliser les données personnelles, etc. Par ailleurs, coécrire avec une IA pose des questions éthiques majeures. Par exemple : qui est réellement l’auteur ? Les illustrations générées sont-elles soumises à des droits d’auteur ? Ces sujets alimentent des débats qu’il est intéressant de soumettre à l’analyse des élèves.

L’enjeu de ce projet est de permettre aux élèves d’expérimenter de nouveaux outils technologiques, de façon raisonnée et encadrée, au service de la création.

Le travail à fournir est encore long. Une fois achevé, il pourra faire l’objet d’un autre article. En attendant, vous pouvez toujours consulter le conte, dans sa version initiale.

Le premier jet du conte

Accès à la page du spectacle « Lunaire » de la compagnie Brigand : cliquer ici

Un projet mené par Benjamin Lagarrigue, PEMF dans le Lot, académie de Toulouse